Pourquoi Maman est chiante
Maman n'est pas chiante par volonté d'enquiquiner
Ce n'est pas quelque chose qu'elle a elle-même décidé
Je pense qu'il y a des drames qui vous façonnent,
Vous font imploser et vous reconditionnent
Elle était une jeune maman avec son bébé chérie
Lorsqu'on lui a assassiné son mari, l'amour de sa vie,
Salement, méchamment, cruellement, sans humanité
Allant même jusqu'à tuer son chien, sans aucune pitié.
Chacun de nous vit avec les casseroles qu'il traine derrière lui
Et on se débrouille bon an mal an avec tous nos soucis
On gère le présent en espérant un futur plus doux
Mais on digère plus ou moins bien le passé fou.
Maman n'a jamais surmonté cette épreuve effroyable
Elle n'a pas encaissé cette cassure irrémédiable.
Il y a eu un avant plein de promesses et puis le froid, sans transition.
La joie et l'insouciance ont fait place au gouffre sans fond.
Son enfant la maintenait les pieds sur terre, l'obligeait à vivre.
Il fallait travailler, la nourrir, l'aimer, la protéger et poursuivre.
Elle devait faire face, être forte, faire l'impossible et le faire seule.
Elle a été tentée d'abandonner la lutte pour se glisser dans son linceul.
Mais elle a survécu, plus forte qu'elle ne le croit, et quelle ne le veut
Et a continué d'avancer, avec toute sa détermination dans ses yeux.
Elle s'est reconstruit une vie, une famille, un cadre sensé rassurer
Mais elle n'est jamais parvenue à surmonter le chaos, et à l'accepter
Son drame a grigonté sa joie de vivre, son équilibre et sa légèreté.
Pour nous, elle a fait semblant, mais au fond, son coeur était tout cassé.
Sa misson : ne jamais oublier, être une vivante et souffrante mémoire,
S'interdire le plaisir comme pour se punir d'avoir échappé à l'abattoir.
Le statut de rescapée, de survivante, peut devenir inconfortable
Et la culpabilité d'avoir eu l'humaine faiblesse désagréable
D'avoir préféré la vie, a dû la ronger durant toute son existence.
C'est insensé, vraiment n'importe quoi, ça n'a aucun sens
Mais les gens qui ont connu des situations monstrueuses
Peuvent souffrir ensuite d'avoir des réactions désastreuses.
On se croit sorti d'affaire quand on a réchappé au pire
Mais c'est alors dans le calme que survient ce qui peut vous affaiblir.
Le syndrome de stress post traumatique, terme barbare et compliqué,
Désigne cet assemblage de difficultés diverses que l'on va traverser
Et qui va nous mettre de sérieux bâtons dans les roues de l'existence
Et nous rendre incompréhensible aux yeux des autres, sans indulgence.
Aujourd'hui, Maman a vieilli, elle s'affaiblit, se courbe, espérant la mort,
Laissant son corps à l'abandon, pleurnichant, se plaignant encore et encore
Insupportable dans son délire, et ses idées de folle dépressive chronique
Nous donnant envie de la secouer et de l'engueuler, de la ramener dans la logique.
Mais nos efforts ne pourront pas effacer la dualité de son esprit tourmenté
Où les instincts de vie et de mort s'affrontent au quotidien, sans arrêt,
Mais où, quoi qu'elle en pense, le goût de vivre l'a toujours emporté
Malgré qu'elle s'en défend et qu'elle fait absolument tout pour le contrarier .
Sinon, il y a belle lurette qu'elle nous aurait quittés, c'est facile et au revoir !
Je pense qu'il faut un immense courage pour ne pas passer de l'autre côté du miroir
Et au fond de soi refuser de laisser gagner la part morbide et aberrante.
Elle ne l'a jamais fait et heureusement pour nous, elle est restée vivante .
Chez elle .
