Je fais un drôle de métier ...
Je fais un drôle de métier...
Où la mort est souvent l'invitée
Hier soir, une femme jeune et belle
Avec toute sa vie devant elle
En un instant , l'a brusquement perdue .
Venue chez nous déjà envolée,
Pour un peu de son corps partager
Avec ceux qui souffrent , mutilés,
Elle offrit ses reins et ses cornées .
Puis , allégée, vers nous, elle revint
Pour être lavée, habillée, coiffée, enfin .
Elle débuta son grand voyage aérien
En passant ici et par nos soins
Ensuite , définitivement elle prit congé
Et s'en alla vers son avenir éthéré .
Pendant que les vivants réclament
A grands coups de sonnette ou d'alarmes,
Les morts silencieux ont besoin également
Que l'on s'occupe de leurs corps indolents .
Je fais un drôle de métier ...
Où l'émotion est souvent l'invitée
Hier soir, une femme jeune et belle
Affaiblie par le mal, en lutte continuelle,
Respirant à peine, toujours essoufflée
Vaillante, courageuse , jamais dévastée
Malgré le mal, l'incertitude , les douleurs
Elle se bat, elle espère, elle avance.
En sa force, elle veut avoir confiance.
Pour vaincre sa maladie qui rechute
Nous l'aidons à atteindre son but :
Se libérer et revenir à la vraie vie
Celle où tu plaisantes avec tes amis,
Celle où tu râles pour une panne de voiture
Et où tu pestes de payer des factures .
Je fais un drôle de métier...
Où le rire est souvent l'invité
Avec des collègues à la farce facile,
Armés de parfums puants et de divers projectiles ,
Ils vous attaquent en plein boulot , sans restriction
Car la blagounette est pour eux une vraie religion .
Alors je me retrouve parfois trempée , ou odorante ,
Mais qu'importe les cheveux collés et la tenue gluante
Il faut , sans tarder, accomplir les tâches et les gestes
Et remettre à plus tard le changement de veste.
Il est bien inutile voire carrément dangereux
De vouloir fomenter une vengeance contre eux
Car alors on risque l'escalade facétieuse
Dont on ne sortira jamais victorieuse .
Je fais un drôle de métier...
Où la saleté est souvent l'invitée
Dans les bocaux, stagne l'urine conservée
Qui rivalise de son irritante fétidité
Avec le fumet toxique et incomparable
Des pieds à la crasse impénétrable
Dans les lits souvent se déversent des liquides
Qu'ils soient sanguins , gastriques ou fécaloïdes
On finit fatalement par s'en mettre sur les doigts
Ou plein sur les chaussures d'un geste maladroit
Et que celui qui n'a jamais reçu dans la figure un crachat
Me jette la première compresse et le premier sparadrap !
Je fais un drôle de métier...
Où l'humain est toujours l'invité
Sans aucune distinction d'aucune sorte
Quel qu'il soit, on lui ouvre la porte
On s'occupe de combattre son infection ,
On le nettoie de toutes ses déjections ,
On aide son corps à lutter contre le mal
Et à passer le cap de l'urgence vitale
On le soigne, on le lave, on le masse
On le sonde, on le réchauffe ou on le glace
Nous travaillons à rendre leur vie aux êtres humains
A la condition que la nature ou le destin le veuille bien .
Car à la fin et malgré tous nos efforts louables
C'est la vie elle-même qui décide de ce qui est réalisable .
